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Transhumanisme et nouvelles technologies : tableau du monde de demain ?

Auteur :

Arnaud Choquet

Cadre pédagogique à l’École Supérieure européenne des travailleurs sociaux
Saint-Omer

Le développement de l’intelligence artificielle : une menace pour l’homme ?

Scénario d’apocalypse : des intelligences artificielles incarnées par des robots prenant des formes diverses, cessent de se mettre au service de leurs créateurs, les hommes. Les robots sont intelligents, suffisamment pour être capables de prendre le contrôle d’eux-mêmes et de leur environnement. Ces entités artificielles vont jusqu’ à prendre la décision de supprimer tout ce qui serait susceptible d’entraver leur entreprise de conquête du monde. Qui donc serait concerné par cette éradication ? Bien évidemment et en premier lieu les hommes. Lesquels ? Assurément tous, sans la moindre distinction.

On n’a encore pour habitude – en France en tout cas – de considérer pareil scénario comme réservé à l’imaginaire de l’industrie cinématographique. A tort vraisemblablement. Au-delà des blockbusters américains, ces prédictions alarmantes figurent aujourd’hui le discours de personnes éminentes, dont il ne faut pas douter du sérieux. Les déclarations de personnalités telles que les entrepreneurs Bill Gates (Microsoft), Elon Musk (PayPal) ou encore le physicien Stephen Hawking, ont de quoi frapper les esprits.

Tout en reconnaissant le fait que les formes d’intelligence artificielles développées jusqu’ici ont prouvé leur utilité, il n’en demeure pas moins, selon Stephen Hawking, que leur développement « pourrait engendrer la fin de l’espèce humaine […] les humains limités par une évolution biologique lente ne pourraient pas rivaliser et seraient dépassés »[1] prévient-t-il.

Ces déclarations permettent de mettre en regard finalement deux positions vis-à-vis de l’essor actuel des nouvelles technologies. L’une pessimiste met en perspective la domination de l’homme par la machine. L’autre position, optimiste, insiste davantage sur l’utilité et plus encore sur les formidables espoirs, que suscite le développement des nouvelles technologies. Aujourd’hui par exemple, des imprimantes en 3D permettent de créer des tissus cartilagineux, demain probablement la transplantation d’un cœur artificiel sera-t-elle possible, de même que l’usage de nanorobots – ces engins de taille microscopique injectés dans l’organisme – programmés pour repérer et éradiquer des cellules malades.

Les néo Gilgamesh et la quête de l’immortalité

Au total, la multiplication des prouesses et projets visant à réparer l’homme, en vertu des nouvelles technologies, convainc du caractère sans précédent des progrès de la médecine. Ces prouesses rendent pensable ce qu’il y a encore quelques années, relevait strictement de la chimère, la réalisation d’un projet d’envergure s’il en est, celui de rendre immortel. Ce projet aura le plus souvent à travers les siècles, collé à la peau des rêveurs et des audacieux, à l’image de Gilgamesh, ce roi de Mésopotamie qui vers 2650 avant J.C, marqué par la mort de son ami Enkidu, avait voulu percer le secret de la vie sans fin. Vaine quête. Nul jusqu’à aujourd’hui n’a réussi.

Mais en ce début de 21ème siècle, d’autres relèvent le défi. Combien sont-ils ? Une poignée seulement mais ô combien déterminée, ô combien puissante. Qui sont-ils ? Des milliardaires faisant figure de Gilgamesh contemporains. Il y a Larry Ellison cofondateur d’Oracle coopération (firme spécialisée dans la gestion de base de données) ou encore Larry Page (cofondateur de Google), pour ne citer qu’eux. En injectant des centaines de millions de dollars dans la recherche, ces entrepreneurs affirment aujourd’hui leur intention de « tuer la mort », à tout le moins de repousser celle-ci en faisant émerger les conditions d’une espérance de vie, jusqu’à 120 ans d’ici quelques années. Bien entendu, le projet comprend le fait de ne pas s’embarrasser du cortège de désagréments qu’induit la vieillesse. S’il s’agit encore de mourir pour un temps, alors oui mais ce sera en bonne santé.

Quid alors des arrière-mondes, de Dieu, de l’âme, d’une vie après la mort ?

Note pour les sceptiques. Nulle fantaisie ici. Les moyens à disposition pour aboutir à ces réalisations démiurgiques sont tout bonnement colossaux. Ces oligarques visionnaires peuvent compter effectivement dans leur quête, sur la convergence des différentes sciences, les fameuses NBIC, acronyme désignant la fine fleur de la science : nanotechnologie (N), biotechnologie (B), informatique (I) et sciences cognitives (C). L’union faisant la force, chacune de ces sciences collaborant les unes avec les autres, telle est la manière selon laquelle le Graal de la vie éternelle pourrait être atteint, estiment ces conquérants du futur. Lieu névralgique de cette effervescence technologique au service de l’Homme 2.0 : la Silicon Valley en Californie où se trouve l’Université de la Singularité. Ainsi est appelé le centre de recherche financé par Google, présidé par Ray Kurzweil, figure émérite du transhumanisme.

Les différents visages du transhumanisme

Lorqu’on évoque le transhumanisme, de quoi parle-t-on ? Cela désigne le projet d’amélioration de l’humanité, tant dans ses caractéristiques physiques que mentales, grâce aux progrès des sciences. Au sein du courant transhumaniste se distinguent deux branches. Il y a d’une part un transhumanisme « biologique » (pour reprendre une terminologie du philosophe Luc Ferry[2]), qui entend essentiellement améliorer le potentiel naturel de l’être humain. Il s’agit par exemple de permettre aux personnes qui s’en donneront les moyens (… et qui auront les moyens), de vivre au-delà d’une centaine d’années, tout en leur assurant de vieux jours en relative bonne santé.

Ce transhumanisme « bon pied bon œil» se distingue d’une seconde branche, celle du transhumanisme « posthumaniste », dont les orientations sont bien davantage discutables. L’objectif n’est plus ici seulement d’optimiser les capacités naturelles des êtres humains mais plus fondamentalement de dépasser la condition humaine par l’usage d’artefacts robotiques. Cette branche du transhumanisme convoite la création d’un être au-delà de l’humain, un être « singulier », qui via une connexion de l’organisme à une logistique cybernétique, serait alors bien plus performant, bien plus intelligent, en comparaison de n’importe quel être humain non appareillé d’une technologie futuriste.

Pour vous représenter le potentiel de cette « posthumanité », imaginez-vous penser, argumenter, arbitrer non plus selon les seules connexions neuronales de votre cerveau mais également en vertu d’une puce implantée dans votre cortex. Imaginez que cette puce connectée à vos méninges, vous permette d’accéder directement par la pensée, à Internet et aux milliers de données que le web abrite. En outre, ce second versant du transhumanisme permet de penser une interface homme/machine, où les cellules neuronales seraient un jour convertibles en autant d’octets transposables sur un ordinateur ou sur simple clé USB. Tel est le type de scénario auquel Raymond Kurzweil sensibilise livre après livre, conférence après conférence, son auditoire.

Le cerveau est-il le siège de la pensée ?

Aussi fascinante que soit l’idée d’un prolongement de la pensée humaine sous forme d’intelligence artificielle, cette idée ne peut être accréditée d’un cachet scientifique. Elle relève en réalité d’un parti-pris idéologique consistant à dire que la pensée est réductible à une infrastructure neurale. Croire en cette idée revient à dire qu’il suffirait de décoder cette infrastructure biologique à l’aide d’algorithmes, pour saisir le mystère de la pensée. Raymond Kurzweil et ses disciples ne raisonnent plus là en scientifique qu’ils sont mais en parieurs. Ils misent sur le fait que la réflexion s’expliquerait par la cartographie des différents circuits neuronaux, alimentant ainsi l’idée de la réduction du monde spirituel au monde matériel.

Les posthumanistes s’inscrivent – sans qu’ils en soient nécessairement conscients tant ils ont foi en leur projet d’informatiser la pensée – dans la lignée des philosophies matérialistes, telles que les défend le philosophe André Comte-Sponville, où ce qui relève de l’esprit a pour fondement unique et ultime notre réalité biologique, éducative ou sociale. Quid alors des arrière-mondes, de Dieu, de l’âme, d’une vie après la mort ? Tout cela en soi n’existe pas, si tant est que l’on se place dans une perspective matérialiste.

Des philosophes comme Sartre, Rousseau ont quant à eux, fait à leur époque le pari inverse de celui de Raymond Kurzweil, celui de croire à la liberté de consentir ou de refuser, en pensant que la nature de ces décisions était indépendante d’une complexion neurale ou des conditions sociales de production de la pensée. Dans ce cas de figure, la pensée relève d’une transcendance que rien dans le monde matériel ne peut circonscrire. Les conséquences d’un tel raisonnement sont les suivantes. Si l’on s’autorise à penser nos idées comme transcendant les conditions matérielles dans lesquelles ces idées s’expriment, utopique alors serait le projet de dupliquer la pensée sur disque dur. Le cogito se définirait alors comme échappant à toute emprise. Il serait transcendantal et donc non copiable sur logiciel.

Enfin, quoi qu’il en soit de la plausibilité des assertions transhumanistes, il n’empêche que les immenses innovations technologiques de ces dernières années permettent de reprendre à nouveaux frais les questionnements posés en son temps par Emmanuel Kant : que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’Homme ? Peut-être nous acheminons-nous vers un monde, où aux réponses sensibles de personnes s’exprimant en leur âme et conscience, vont se substituer les assertions froides et implacables de logiciels sophistiqués. Mais en définitive, un tel monde bouleversé par ses productions cybernétiques, au point que des machines puissent répondre aux questions existentielles de l’homme, prédire son avenir, voire l’orienter, cela est-il souhaitable pour l’humanité ? Qu’adviendrait-t-il alors de nos libertés en pareil monde ? Gageons sur le fait que les prochaines décennies ne donnent pas raison aux inquiétudes nourries par Stephen Hawking.

Pour aller plus loin :
  • BOTTERO Jean, L’Epopée de Gilgamesh : le grand homme qui ne voulait pas mourir. Ed. Gallimard, 1992.
  • COMTE-SPONVILLE André, FERRY Luc, La sagesse des Modernes. Chap. 1 : comment peut-on être matérialiste ? Comment peut-on être humaniste ? Ed. Pocket, 1999.
  • FERRY Luc, La révolution transhumaniste. Comment la technomédecine et l’uberisation du monde vont bouleverser nos vies. Ed. Plon, 2016.
  • Interview de Stephen HAWKING, Hawking on internet and human’s fate, BBC, 2014.
  • [1] Extrait d’une interview de Stephen Hawking sur la BBC , 02 décembre 2014.
  • [2] FERRY Luc, La révolution transhumaniste. Comment la technomédecine et l’uberisation du monde vont bouleverser nos vies. Editions Plon, 2016.
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